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Le 18 janvier 2008 - Salvador: Le Pelourinho, la rue. 2ième partie."Si tu vas pas à Ipanema, t’as pas vu Rio." me disait dernièrement une connaissance. Elle n’avait pas tort, malheureusement je n’ai pas le temps. Je reprendrai ses propres paroles pour le compte de Salvador. Venir ici et passer à côté du Pelourinho sans le voir ne paraîtrait guère sérieux. Classé "Patrimoine historique de l’humanité" par l’UNESCO, ce quartier s’apparente vaguement à la butte de Montmartre, en version tropicalisée plus colorée et moins vallonnée, avec ses marchands de peintures, ses artisans, ses touristes venus des quatre coins de la planète. La comparaison s’arrêtera là. On n’y trouve pas la fièvre de la foule agglutinée autour des tableaux exposés place du Tertre, ni celle des bistrots bondés aux heures de pointe. Ici, une sorte de sérénité peut encore se lire sur les visages. Le jour… Seulement le jour, car les gens de la nuit ne sont pas toujours des anges. Ils ne déambulent pas nécessairement parmi les ladeiras en gardant le nez collé sur les vitrines des magasins de souvenirs ou pour se rafraîchir en buvant un délicieux suco après avoir assisté à un concert. Il arrive que certaines rues du Pelourinho, réputées comme étant de véritables coupe-gorge, vivent en état de siège. Trafiquants de drogues, règlements de compte entre bandes armées, les risques d’agression sont décuplés la nuit et les opérations souvent musclées d’une police patrouillant à bord d’impressionnants véhicules 4 X 4, leurs gyrophares balayant les façades d’une lueur fluorescente, demeurent fréquentes. Ces commandos armés travaillent en heures supplémentaires la nuit dans les quartiers sensibles. Chaque PM (Polícia Militar) peut prester 60 heures en extra dans l’état de Bahia. Une manne céleste quand on sait que la police du district de Salvador est une des moins bien payée du pays. Harnachés comme des Rambo grandeur nature, hommes et femmes interviennent sans demi-mesure avec à la clé, un nombre élevé de bavures ce qui permet d’alimenter les débats généralement passionnés dans la presse écrite ainsi que sur les plateaux des chaînes de télévision privées. Dans une récente édition du Journal de Sao Paulo, l’auteur d’un article consacré au Pelourinho accusait ouvertement le gouvernement de livrer le centre historique de Salvador à la prostitution et la mendicité. Néanmoins, les résultats sont plutôt positifs si on les place dans la balance avec ceux des années 90, avant le début du long processus de restauration des bâtiments (plus de 800 constructions restaurées, datant du XVII et XVIIIe siècle) qui devait conduire le Pelourinho dans le club très select de l’UNESCO. En ce qui me concerne, je n’ai jamais été importuné… Ah ! Erreur, une fois tout de même. Cependant, avec un peu de recul, je dois bien admettre qu’il s’agissait presque d’une scène digne d’une séquence de "Vidéogag". Une pauvre femme, le visage tout chiffonné par la misère traînait d’une main une petite fille. Tandis que je m’attendrissais sur ce petit bout, son autre main (celle de la femme) farfouillait dans une des poches de mon pantalon avec la vivacité attisée par l’espoir de celui qui pense y trouver l’affaire de sa vie. Une poignée de réals… Manque de bol, elle avait misé sur la mauvaise poche. Constatant mon étonnement, elle s’affola tellement qu’elle n’arrivait plus à ôter sa main. Et moi, pendant qu’elle se trémoussait comme un asticot pendu à l’hameçon, je lui expliquais que ce n’était pas la bonne méthode, que l’argent se trouvait dans l’autre poche, que ceci, que cela, et que, et que… Pour la calmer et lui prouver ma bonne volonté, je tire 20 réals (environ 7 euros) et l’agite sous son nez. L’argent n’a pas d’odeur, mais l’effet fut immédiat. Elle m’envoya un sourire tout édenté et s’en alla en courant, sans un merci, ni au revoir. Si au moins elle avait montré un petit air de Sophia Loren (avant les coups de bistouri de la chirurgie esthétique) ! Le brésilien se plaît à respecter les traditions parce qu’elles entretiennent la mémoire de son passé et, soyons sincères, parce qu’elles offrent souvent l’opportunité de danser jusqu’à l’aube. Le Lavagem do Bonfim s’inspire plus aujourd’hui d’une gigantesque kermesse populaire que de l’esprit d’Oxalá. On se contorsionne, on se désarticule bras et jambes, c’est un mélange de samba, reggae et lambada. Plus rien de commun avec l’afoxé. Les saints du candomblé doivent se retourner dans leurs tombes et boucher leurs grandes oreilles. Des dizaines de milliers de Salvadoriens déboulent au son des percussions, cuivres et musiques "électriques" dans les rues qui les conduiront selon leur état, soit au poste de police, soit au parvis de l’Igreja do Bonfim, la ligne d’arrivée.
Avec déjà un petit air de carnaval en prime
Et pendant que la rue libère sa passion dans un embrasement collectif au bord de l’hystérie, les fidèles attachent aux grilles du parvis de l’église des fitas, de fines bandes de tissu coloré, chacune correspondant à des propriétés expiatoires.
Les fitas de Bonfim Quel que soit l’intérêt qu’il accordera à son histoire, le Brésilien retrouve, sans doute plus ici que partout ailleurs dans le pays, les ultimes vestiges d’une époque qui doit sa richesse grâce à l’exploitation des gisements d’or, de diamants, du cacao et de l’industrie sucrière. Grâce aussi au travaux titanesques réalisés par les esclaves et autres aventuriers – parfois bandits de grand chemin – pour construire maisons aux balcons superbement ouvragés, églises à gogo tapissées d’azulejos, authentiques palais des mille et une nuits croulant sous les dorures et les colonnes torsadées. L’architecture reste bien sûr marquée par l’empreinte portugaise et dans une moindre mesure espagnole tandis que la présence du baroque religieux, exubérante, voire étouffante, permet d’affirmer davantage l’attachement de l’âme brésilienne à la religion et ses pratiques sous diverses formes.
Ces traditions résultent souvent du choc entre deux mondes et la religion illustre parfaitement cet aspect de la culture brésilienne. D’un côté, le monde occidental avec les Européens enrobés d’un catholicisme rigide ; de l’autre, le continent africain, une débauche de croyances et rites initiatiques totalement différents telle que le candomblé encore très présent en terre bahianaise. On retrouve également cette dualité dans la cuisine, la littérature, la musique avec la chula, le lundu originaire du Bénin et Soudan qui s’opposent aux chanteurs et chanteuses n’hésitant pas à concilier le rythme brésilien avec une musicalité aux intentions plus commerciale. Un mélange parfois explosif, surtout la semaine de carnaval… Flâner dans le Pelourinho ne se limite pas seulement à découvrir un ensemble architectural unique au monde, c’est aussi remonter dans le temps. Il représente sans doute la concentration la plus importante de constructions coloniales d’Amérique latine, et peut-être au monde. La place occupée par le Pelourinho dans le cœur des bahianais n’est pas surfaite. Jusqu’au début du XXe siècle, le pouvoir politique émanait de ce quartier. Quant à l’origine du mot « Pelourinho », elle restera moins glorieuse. À l’époque du Brésil colonial, l’endroit que l’on suppose situé sur le Largo do Pelô servait à exposer et fouetter publiquement les esclaves souvent pour des pacotilles.
Livré aux dérives soulevées par les inévitables cycles économiques, le Pelourinho s’enlisa, peu après la Seconde Guerre mondiale, dans un long processus de récession. Les principales activités économiques se déplacèrent vers d’autres régions et la modernisation de la ville de Salvador porta le coup décisif en provoquant un exode des habitants de ce quartier. La voie devenait désormais libre pour que la prostitution et la criminalité s’y développent pendant que le Brésil de la bossa-nova prenait du plomb dans l’aile. Mais la roue du temps n’arrête pas sa course pour si peu de choses. Salvador, la Roma Negra, la première concentration noire située à l’extérieur de l’Afrique, connaît un véritable boom démographique depuis quelques années. Rien que pour 2006 et 2007, une croissance de 200.000 têtes de pipe, au point que certaines zones urbaines atteignent la cote d’alerte, une sorte de trop-plein qui incitera les plus démunis à grossir davantage la population des bidonvilles plantés de façon erratique en bordure de la banlieue ; des constructions précaires comparables aux favelas de Rio, São Paulo et Belo Horizonte ; un territoire gouverné par les laissés-pour-compte selon leurs propres règles. Salvador, une ville où la classe moyenne tente encore de tracer son chemin entre pauvreté et richesse, les deux composantes essentielles de la société salvadorienne. Ce qui n’empêche pas d’enregistrer une augmentation sensible du PIB par habitant au cours des dernières années. Presque tout le monde dispose d’un GSM ou d’une carte pour accéder à des téléphones publics évoquant singulièrement des sèche-cheveux, par contre tout le monde n’a pas nécessairement le strict nécessaire pour terminer le mois. Beaucoup de bahianais vivent au jour le jour, les revenus dont ils disposent étant trop faibles pour organiser leur existence sur le long terme.
Sèche-cheveux publics ou téléphones? La ville dite « moderne » recèle également de belles demeures, anciennes propriétés de puissants hommes d’affaires à la grande époque, celle de l’exploitation de la canne à sucre, du cacao et du tabac. Aujourd’hui, elles abritent consulats, centres culturels et musées. C’est ici que le centre économique de la ville commence à se déplacer, délaissant celui de la ville basse et du Pelourinho autrefois. Les gens circulent, ne s’attardent guère pour admirer la vue sur la baie ou portent un regard fatigué sur les palmiers impériaux du Campo Grande. Ils courent comme dans les autres villes de la planète. Une autre atmosphère qui ne sera jamais celle du centre historique, le Pelourinho.
Baía
de Todos os Santos vue du plan incliné |