Salvador/1ière partie.

Le 25 novembre 2007 - Premiers regards, premières journées.

Quelques degrés supplémentaires à la barre, les voiles faseyent, battent dans le lit du vent, se déploient sur l’autre bord, puis frissonnent, gonflées par l’alizé qui se vautre dans la paresse comme un pacha sous un soleil éblouissant.

Une lente opération agit sur moi, sur ce qui m’entoure. La houle qui frappait AUSTRALIS inlassablement par le travers depuis l’équateur se transforme en clapotis à peine audible et mon taux d’adrénaline passe instinctivement en alerte orange. La terre est proche. Je ne la vois pas, je la devine, droit devant. Les deux GPS à bord ne répondent plus depuis la veille ; un problème d’alimentation que je n’ai ni l’envie ni le temps de résoudre en tripatouillant des fils électriques maintenant. Je perçois là une belle occasion pour sortir de son joli coffret acajou mon précieux Tamaya. Le dernier calcul me positionne à moins de 30 milles au nord-est de Salvador.

La vision en venant du large, évoque une mégapole qui s’ouvre comme un coquillage posé sur une mer indigo. Et quand les vagues affrontent les premiers rochers, s’élèvent une ultime fois au pied du Forte de Santa Maria avant de s’effondrer dans un nuage d’écume, qu’AUSTRALIS contourne sur tribord la bouée à moins d’un demi mille, je m’abandonne à la silencieuse contemplation des anciennes demeures coloniales, des buildings de la ville moderne entassés les uns sur les autres, sentinelles dressées au déclin du jour dans la lumière tamisée de la Baie de Tous les Saints.

Salvador: un coquillage ouvert sur une mer indigo

À ma gauche, l’île d’Itaparica semble assoupie sur un tapis de palétuviers et de sable fin ; délicate ligne blanche tirée jusqu’à l’horizon sous un ciel devenu subitement gris et menaçant. Là-bas, dans les brumes d’une atmosphère chargée d’humidité, commencent le Recôncavo, les vastes plateaux montagneux de la Chapada Diamantina et derrière la montagne, l’aridité du Sertão, la forêt mystérieuse, voire hostile. Des noms qui sonnent comme une invitation à de nouvelles pérégrinations.

La tentation de pousser plus loin AUSTRALIS chatouille le bout des doigts. J’hésite, la main se crispe sur la barre pendant que je rumine entre les dents mille façons qui m’aideraient à explorer ces lieux à la fois maudits et impressionnants.

Non, pas aujourd’hui. Une autre fois. Bientôt. D’abord Salvador et effectuer les formalités d’entrée sur le territoire.

Au Brésil, il faut se plier à la tradition de sacrifier un jour en signatures, coups de tampon, va-et-vient entre les services, en palabres ponctuées de larges sourires, chacun donnant l’impression de comprendre l’autre, avant d’obtenir LE sésame autorisant la navigation exclusivement dans l’état visité. Dans le cas présent : Bahia.

Recife, inscrit au menu de ce voyage, est situé au Nord, dans l’état de Pernambuco. Nouvelle indigestion administrative en perspective et cette seule pensée me fait frémir. Je fais la grimace.

Salvador, ce n’est pas Rio, ni São Paulo, ni Belo Horizonte ou Recife, encore moins Brasília : Salvador est unique.

Certains la disent violente, sauvage, laide et minée par la décrépitude de ses bâtiments. Les nids à misère de Jorge Amado…

Je fais partie de ceux qui la décriront de manière plus imagée et moins radicale ; la cidade alta accrochée au flanc d’un éperon rocheux, se perd dans le tissu urbain quasiment inextricable d’impasses, de ruelles étroites et tortueuses du Pelourinho avant de glisser vers le bord de mer pour rejoindre le quartier des affaires de la cidade baixa. Ici, les artères vibrent sous les coups de klaxons, les pétarades de moteurs récalcitrants tandis que les rodas de Capoeira enivrent les sens du visiteur. Le Brésilien aime le bruit !

En réalité, Salvador est si tentaculaire que je ne sais pas encore aujourd’hui où commence la ville. Où est-elle ? La banlieue semble fusionner intimement avec elle pour tisser un réseau dense et animé de quartiers aux frontières souvent estompées. Ils sont résidentiels, pittoresques, populeux, chacun portant sa propre identité.

Si un peintre paysagiste ou portraitiste observait quotidiennement cette ville, il éprouverait peut-être les pires difficultés pour interpréter et représenter sur la toile ses impressions visuelles tellement l’éclectisme des sujets évoqués l’entraînerait dans un tourbillon de sensations nouvelles.

Cependant, je constate rapidement que cette diversité étalée sous mes yeux encore barbouillés d’embruns, ne se limite pas à satisfaire l’artiste ou permettre à l’écrivain de s’enflammer. Elle se cristallise d’abord autour du métissage ; le symbole d’une liberté raciale encouragée par Vargas et Freyre dès les années trente, m’explique-t-on. Avec pour corollaire inévitable : un pot-pourri de genres musicaux, d’arts, de religions, de dévotions populaires et cultes hérités de la terre africaine.

Un patchwork de l’humanité. Voilà deux mots pour définir Salvador. Une définition que l’on pourrait probablement appliquer pour l’ensemble du territoire brésilien.

Dès le premier jour, je croise Tia Leli sur le chemin qui me ramène à bord, au Forte São Marcelo. Difficile de la louper ; vêtue d’une robe blanche finement brodée, tout en dentelle, elle accroche les regards et ses yeux fins qui voient chez l’étranger la possibilité d’une bonne affaire, me dévisagent. Tia Leli (Tante Leli) s’installe tous les jours de la semaine – samedi, dimanche inclus – derrière la devanture de sa barraca située à proximité du Mercado Modelo. Elle vend des acarajés et des boissons qui me paraissent bien fades à côté de la saveur de ses cocos gelados empilés dans une énorme glacière.

 
Salvador, un patchwork de l´humanité
 

Je suis affamé, j’ai la gorge sèche. Leli n’éprouve donc aucune difficulté pour me refiler quelques une de ses spécialités culinaires ainsi qu’un coco gelado, le premier, qu’elle découpe d’un habile coup de machette porté à l’extrémité tout en ondulant du corps au rythme d’une mélodie secrète, fruit de sa seule imagination. Aurais-je droit à la danse du ventre ?

D’abord un coco, suivi d’un second, puis d’un troisième.

Ah, les cocos gelados da Tia Leli ! Difficile d’y résister.

Avez-vous déjà bu ce liquide au goût légèrement acidulé, contenu dans une noix de coco fraîchement cueillie à la pointe d’un cocotier ?

Un délice bourré de vitamines ! Quelles vitamines ? Ne me le demandez pas, je ne suis pas diététicien. C’est bon, c’est l’essentiel.

Avant de monter le Tourmalet ou l’Alpe d’Huez, les coureurs cyclistes du Tour de France devraient se doper aux cocos gelados da Tia Leli plutôt que…

Stop, tournons la page, je m’égare.