Le 28 février 2008 - Petits potins, anecdotes et mutinerie à bord ! (suite) - Second et dernier round.

Le temps s’effilochait dans un tissu de lamentations côté passagers et de colères, façon "Mégère apprivoisée" ou de la célébrissime série télévisée "Desperate housewives", côté Vendaval.

18 heures :

Je commençais à me fatiguer de ce cirque ridicule. La renverse était annoncée pour 21 heures. Avec des courants contraires, parfois de 3 nœuds à certains endroits, l’aversion que m’inspirait l’idée de tirer des bords dans l’obscurité d’un fleuve que je ne connaissais pas suffisamment me préoccupait, surtout avec deux ou trois trublions aux neurones complètement givrés à bord. Et si par-dessus le marché, le vent tombait ou changeait de direction, le retour risquait fort de se transformer en authentique galère digne des meilleures sagas.

Mauvais présage, les enfants commençaient à pleurer et l’énervement s’immisçait parmi quelques passagers. Normal… ils paient pour quitter le ronron de Maragogipe, on leur propose en retour un match de boxe d’amateurs.

Le regard de Pita croisa le mien.

Inutile de se lancer dans de grands discours, nous nous comprenions et sommes partis en direction du Vendaval où les cris s’emballaient en rivalisant d’ardeur avec ceux des mouettes.

À proximité du voilier, les rames flottaient, livrées à l’abandon, poussées toujours plus haut sur la plage au gré de la houle. Sur le pont, il ne restait plus que Marcelo, une des deux femmes, apparemment calmée et l’enfant. Le sien ? Possible. Je ne le saurai jamais. Les autres, l’homme et la femme, celle qui maniait la rame avec la même vivacité dépensée pour triturer une pâte à pain, s’étaient réfugiés à l’intérieur d’où émergeaient de temps en temps des pleurs ponctués de gémissements.

Le gros de la tempête semblait passé. Nous n’étions plus à force 12. Prudence malgré tout. Il s’agissait peut-être d’un calme dans l’oeil du cyclone. Un petit rien servirait de détonateur pour relancer un nouveau round.

"Marcelo, faut y aller ! le soleil se couche."

Pita n’attendit pas la réponse du seul maître à bord après dieu. Armé de sa diplomatie pétrie de délicatesse et d’astuce, il expliqua aux passagers qu’ils pouvaient passer la nuit sur la plage si cela leur chantait, mais que le bateau ne les attendrait pas.

Une heure plus tard, le Vendaval quittait ce mouillage "de rêve".

D’une radio, crépitait la voix d’un commentateur sportif. Le football s’invitait à bord, les sourires et le calme revenaient en même temps que les boissons sorties de je ne sais où.

Marcelo se montrait confiant comme un chef soucieux d’entretenir le moral de ses troupes avant l’assaut final, en lâchant blague sur blague. Il tenait la barre d’une main ferme, un verre d’alcool dans l’autre. Un détail qui n’échappa pas à sa femme. Elle se lamentait secrètement dans son coin, la larme à l’œil.

À ce stade, l’inquiétude me gagna. Et ce n’étaient pas la complainte du vent ni les grincements familiers de la barre, ni l’étrave tranchant paisiblement les eaux sombres du Paraguaçu comme une lame de couteau qui la tempéraient.

Cette inquiétude, je la sentais monter comme une vague de fond, inévitable et dévastatrice.

19 heures :

La lumière du jour n’arrête pas la nuit ni le rugissement du lion au soleil couchant.

L’auteur de cette citation , un sage habitant les hauts plateaux de l’Atlas, à la fois poète à ses heures et grand voyageur de son époque, était à mille lieues de se douter qu’un animal bien plus féroce et imprévisible pouvait rugir encore plus fort qu’un lion à l’affût dans la savane immense.

De l’intérieur du Vendaval monta une clameur, une espèce de cri de guerre, un rugissement.

Un murmure rôda furtivement sur le pont, une femme lâcha un chapelet de jérémiades qui se perdirent dans le gargouillis des eaux glissant sous la coque. Quelqu’un augmenta le son de la radio. Les dernières minutes du match de foot s’annonçaient palpitantes…

Dans l’obscurité, une silhouette tituba avant de se redresser cahin-caha en vociférant toutes sortes de formules incantatoires et paroles creuses. Elle s’approcha de moi et Marcelo, la voix pâteuse pleine de menaces noyées régulièrement dans une solide rasade tirée d’une bouteille d’alcool qu’elle agitait à bout de bras tel un trophée de chasse chèrement acquis. La vision de ce Tarzan de foire en bermuda, nous précipita tous dans un moment de flottement.

Tous, excepté Marcelo.

L’homme qui m’était apparu dans un état second, paraissait soudainement revenir parmi les vivants.

Je le vois encore poser lentement son verre, saisir une boule de cordage qui se trouve à portée de main. Le geste précis, le visage de marbre, il adresse discrètement un signe aux deux autres membres de l’équipage puis se tourne vers moi.

"Prends la barre. Je m’occupe du loustic."

Les trois hommes s’approchèrent encerclant leur proie dans une suite de mouvements lents, un enchaînement de figures chorégraphiques étranges et gestes fluides à la Maurice Béjart afin de la désorienter avant de fondre sur elle comme des vautours dans un merveilleux ensemble.

Usaient-ils souvent de cette technique pour gérer ce type de situation ? Pas certain.

Ami lecteur, toi qui a le courage de consacrer quelques minutes pour lire ces lignes, tu penseras logiquement que « le loustic » fut ligoté en un coup de cuiller à pot. Tu te trompes.

Des cris, un pied qui tente de se dégager d’une incroyable mêlée, un bras, un autre que l’on tente d’immobiliser. Est-ce le bon ? Non ? C’est le tien ? Excuse-moi. ben… essayons l’autre.

Un joyeux spectacle.

Dopé depuis le début du voyage à la cerveja mélangée à la cachaça, une mixture aux effets explosifs, notre homme opposait une résistance farouche et l’arrivée de sa dulcinée, la femme aux mains aussi rapides que la gâchette de Calamity Jane, décuplait inexplicablement son énergie. Telle une grande prêtresse au moment du sacrifice, celle qui lui infligeait une raclée mémorable à coup de rames l’après-midi (cf. première partie) entonna une mélopée bizarre, située entre oraison funèbre et chant grégorien de son cru.

La cachaça recelait-elle des vertus créatrices en matière de musique liturgique ?

À l’autre bout du Vendaval, on plaisantait en s’envoyant de solides bourrades sur des bedons, tous gonflés des libations de la journée, au point de perdre l’équilibre et basculer presque par-dessus bord.

Toutefois, un incident insignifiant mettra un terme à l’anarchie ambiante qui régnait à bord depuis trop longtemps.

L’Atlético de Alagoinhas, occupant la troisième place au championnat de football bahianais, encaissa un goal, l’unique de toute la partie. Unique mais fatal.

Je n’ai jamais très bien compris les finesses de ce sport élevé au rang de religion ici au Brésil, voire toute l’Amérique latine. Par contre, je suis étonné par de les pouvoirs soporifiques qu’il procure parfois.

Un silence absolu m’entourait et je pouvais lire aisément la consternation sur la plupart des visages.

Je lançai un coup d’œil rapide derrière moi.

Si à l’avant du Vendaval, le football monopolisait les esprits, à l’arrière, notre Tarzan de foire, qui commençait à se sentir dans la peau d’un David affrontant Goliath, perdit subitement les pédales ; l’idée de ce ballon qui s’enfonçait dans les filets de l’Atlético de Alagoinhas, semblait l’anéantir aussi efficacement qu’un uppercut envoyé par un adversaire mille fois plus redoutable que Marcelo et ses acolytes. Sans doute fervent supporter de ce club, le souffle coupé, il se ratatinait comme un fruit trop mûr, anesthésié par cette terrible nouvelle.

Un moment de faiblesse qui ne le servit pas. Malgré leur belle assurance, les trois autres n’en menaient pas large. Pourtant, ils prirent cette fois un avantage stratégique décisif avec l’arrivée inespérée d’un allié en la personne du commentateur qui prenait visiblement un singulier plaisir à détailler sur un ton lénifiant, saupoudré de cynisme, la déroute de l’Atlético. Chaque mot était tiré avec la même force destructrice que les rafales d’un kalachnikov, fusillant littéralement hommes, femmes et enfants à bord. Quant au « loustic », il reposait à présent au pied du mât, ficelé comme un saucisson.

Quelques secondes plus tard, l’arbitre sifflait la fin de la rencontre, les dieux du stade rejoignaient les vestiaires tandis que, vaisseau fantôme maintenant déserté de cette agitation qui l’avait habité tout le jour, le Vendaval s’enfonçait dans la nuit.