Le 21 février 2008 - Petits potins, anecdotes et mutinerie à bord ! - Première partie.

… en attendant l’article consacré au Recôncavo. Les idées manquent pour le coucher sur papier.

Régulièrement, quasiment quotidiennement, je vis des situations étonnantes; la plupart cocasses, parfois touchantes comme cette petite vieille.

Elle descendait les marches du parvis de l’église de Maragogipe après la messe, m’aperçoit et s’approche spontanément, toute menue, la voix chevrotante, pour m’obliger, dieu seul sait pourquoi, à visiter les WC publics situés à 2 pas.

Serait-ce l’effet d’une mixture secrète versée par le curé de la paroisse dans ses hosties ? Mystère.

Un dialogue de sourds s’engage… Pour couper court à un charabia que je ne saisissais pas et surtout pour apaiser sa verve, je me réfugie dans ces toilettes 5 minutes. Au passage, le « monsieur pipi » de service, le genre de malabar couleur ébène que l’on trouve à l’entrée d’une boîte de nuit, m’indique d’un geste autoritaire une des portes des toilettes sans piper mot.

Généralement, c’est long, croyez-moi, ne rien faire dans un tel lieu, sinon regarder le plafond, les bras croisés ou essayer de deviner la longueur du rouleau de papier hygiénique qui pendouille à 50 centimètres du nez. Pourtant, ici, je découvrais un endroit avec l’impression étrange de pénétrer dans une sorte de galerie des glaces, un petit musée. Sur chaque mur, une mosaïque complexe de petits carrés s’ajustait pour former un tableau représentant une scène de la vie aux champs autrefois.

Les 5 minutes écoulées, j’entrouvre la porte. Un œil à droite, un œil à gauche. Rien, personne. Ma petite vieille s’est envolée. À la sortie, le malabar m’observe d’un air grave, puis sourit en levant son pouce – un geste très populaire ici au Brésil – pour indiquer que tout va bien. Plus tard, j’apprendrai que la femme avait participé à la réalisation de la mosaïque. Avec l’âge, elle se repliait sans doute dans la nostalgie d’un passé qu’elle essayait de retenir, mais qui lui glissait inexorablement entre les doigts. Elle habitait Coqueiros. Cette petite localité, située à quelques kilomètres de Maragogipe, est connue surtout pour les travaux de poteries réalisés par ses artisans.

Je me souviens également d’une pédicure qui tripatouillait le plus sérieusement du monde les pieds du gérant d’un cybercafé sous l’œil indifférent des clients ou encore de la carte téléphonique que j’avais oubliée dans une cabine publique. Le lendemain, je reviens sans trop d’illusion, plus par curiosité. La carte était toujours insérée dans l’appareil.

Une dernière parmi d’autres…

J’achetais un pain. La vendeuse désirait savoir si j’étais le propriétaire du voilier au mouillage. Je fais signe de la tête et lui demande pourquoi cette question. En guise de réponse, elle gonfle démesurément les joues et dresse un bras en simulant un vaste mouvement circulaire tandis qu’elle souffle aussi bruyamment qu’une locomotive à vapeur au moment du départ sur un quai de gare. Intrigué, je regarde le ciel. Bleu, éternellement bleu comme un saphir. Je reviens sur terre et lui lance au hasard quelques mots : trovaoda ? chuva ?

Seul, son silence m’accueille.

Mais nullement découragé pour lui montrer mes hautes connaissances de la langue brésilienne, je lâche sur le ton de la boutade : maremoto, trombas de água, tornado ?

À ce dernier mot, la femme semble sortir de sa léthargie et recommence son numéro d’aérobic, les 2 bras levés cette fois comme des manches de brosses au-dessus de la tête.
« Si, si ! »
« Nom d’un chien ! Tornado, uma tornado ??? », répétais-je.

Imaginant déjà mon voilier emporté dans les airs et doutant évidemment de l’exactitude des explications de la femme, je pressai malgré tout le pas, mi-inquiet, mi-intrigué.

Dans la rue, des gens se dirigeaient en courant vers la baie, vers AUSTRALIS… Arrivé à proximité du quai, je ne pouvais pas distinguer le bateau, caché par un attroupement épais comme le feuillage de la mangrove qui frissonnait sous un vent aussi léger qu’une plume d’oiseau. Hommes, femmes et enfants s’agglutinaient autour de quelque chose et j’avais également la désagréable impression que tout le monde m’observait du coin de l’œil.

En jouant du coude, des mains, des épaules et de mon plus joli sourire, je parvins à me faufiler jusqu’aux premières loges afin de profiter de ce spectacle qui devait, à n’en pas douter, être extraordinaire.

Et que vois-je ?
D’abord AUSTRALIS reposant sagement sur ses deux ancres au mouillage, ensuite mon regard s’arrête sur un machin qui ressemble comme deux gouttes d’eau à une grosse libellule. Un hélicoptère… un bête hélicoptère avec son pilote vêtu d’une superbe chemise blanche, galonnée, pantalon blanc fraîchement repassé, casquette, lunettes solaires style Ray Ban à 4 sous, posant fièrement devant sa machine. Un Mister Propre grandeur nature, une tornade blanche. Se verrait-il sur la première page de Paris Match ?

Ne me demandez pas la relation entre une tornade et un hélicoptère. Je cherche encore aujourd’hui.

Une petite précision tout de même : tout ceci se passe dans un hameau totalement retiré du monde. Pas de télé, pas de téléphones ni d’Internet. Une poignée d’habitants, à peine une centaine, paraît-il. La venue d’un hélicoptère représentait un événement tellement exceptionnel qu’il alimenta les conversations pendant des jours et des jours.

Il y a aussi les autres anecdotes plus sérieuses, heureusement plus rares.

En voici une.

En revenant avec l’annexe à bord d’AUSTRALIS, j’observe dans sa pirogue un gaillard qui gesticule comme un beau diable, presque à la limite du chavirage. Il m’adresse de grands signes de la main tout en ramant dans ma direction.

C’est le capitaine (appelons-le Marcelo) du Vendaval II, un voilier transportant de la marchandise entre l’intérieur du Recôncavo et la Baie de tous les Saints.

Il m’explique qu’un membre d’équipage est malade et me demande si je peux le remplacer une journée parce que les autres ne peuvent pas barrer selon lui.

Marcelo me parle de 40 passagers à embarquer, surtout des femmes et des enfants.
Direction, Itaparica. Quelques heures d’une navigation qui ne poserait guère de problème.

Départ prévu avec la marée dimanche 10 février à 6 heures. Retour en début de soirée.

40 passagers sur un voilier à peine plus grand qu’AUSTRALIS… j’hésite puis j’accepte, ignorant évidemment la suite.

Vers 4 heures du matin, le copain Pita vient me chercher à bord. Il sera du voyage avec sa femme.

5 heures : les premiers passagers se présentent, impatients semble-t-il d’en découdre avec les joyeusetés de la navigation. Ils embarquent la nourriture et une quantité invraisemblable de boissons que je lorgne d’un air perplexe.

6 heures : nous quittons le quai, accueillis par un splendide lever de soleil, prélude à une journée qui s’annonce bien.

On chante, on danse, on rit… et on boit. Bientôt, on rangera les seaux pour les remplacer par des rames qui seront réservées à un usage moins pacifique que celui de battre les mains au rythme d’une mélodie improvisée.

11 heures : l’ancre s’enfonce dans le sable blanc d’une petite plage occupée par une poignée de touristes. Il fait chaud et la bière mélangée à l’alcool coule dans les gorges sèches. Le débit n’est plus celui du compte-gouttes ni du robinet de cuisine, mais du fleuve Amazone. Seuls les enfants barbotent gentiment dans les eaux tièdes, totalement étrangers aux braillements de certains grands particulièrement éméchés.

12 heures : curieusement, le calme s’installe, à peine troublé par le clapotis de l’eau sur la plage. Je cherche du regard Marcelo. Personne, excepté Pita, sa femme ainsi qu’une quinzaine de passagers.

15 heures : où sont les autres ? Que mijotent-ils ? Il faut songer au retour, car c’est la marée montante.

16 heures : des cris nous tirent de la douce somnolence qui nous retenait à l’ombre sous une sorte de promontoire en béton depuis le début de l’après-midi.

Dans le brouillard d’un regard humide de transpiration, je devine la silhouette d’un gars tachant d’échapper aux coups de rame que lui assène une femme, elle-même poursuivie par une autre tirant de la main un enfant. Ce joli monde grimpe à bord du Vendaval qui se transforme aussitôt en ring.

Instinctivement je marmonne entre les dents, me redresse à moitié et cherche encore une fois Marcelo que je vois arriver vaille que vaille, la démarche hésitante.

Cependant, le souci de remettre bon ordre sur son navire étant plus fort que celui de chercher un rafraîchissement bienvenu, il monte à bord, ou plutôt à l’abordage. Refoulé une première fois, notre vaillant capitaine, le seul maître à bord après Dieu, choisira malheureusement la plus mauvaise option qui consiste à crier plus que les autres énergumènes.

À terre, les passagers soupirent et s’assoient en attendant la suite des événements avec une touche de résignation gravée sur le visage. Attendre ; sans doute la meilleure solution, en espérant que les rames resteront suffisamment solides parce que la femme ne montre aucun signe de fatigue, parce l’autre femme commence à frapper Marcelo et surtout parce qu’elles seront utiles (je parle des rames, pas des femmes) si le vent tombe.

La suite de cette partie de pugilat, la semaine prochaine.