Alto Mira/2ième partie.

Le 30 octobre 2007 - ...une micro société de femmes et d’enfants.

Une demi-heure plus tard, Marco me rejoint, une kyrielle d’enfants lui emboîtant le pas.

« Mes neveux ! », lance-t-il.

J’ouvre des yeux ronds comme des boules de billard lorsque, à vue de nez, j’évalue au moins à une dizaine le nombre de bouts de choux trottinant à ses côtés.

Bientôt cette petite tribu me conduit en direction d’une maison taillée dans la pierre brute, un toit rudimentaire constitué en partie de chaume. Elle est habitée par un homme sans âge, des enfants, encore des enfants et trois femmes. Les deux premières, les plus jeunes, m’adressent des sourires à la fois gênés et polis avant de s’enfuir dans l’obscurité d’une pièce faiblement éclairée par le halot jaunâtre d’une flamme vacillante. Marco me présente la troisième femme, sa tante, la plus âgée de nous tous, moins farouche et plus loquace.

« Les étrangers ne viennent pas ici », déplore-t-elle.

La cuisine - refuge des femmes

Elle m’avoue que je suis le premier homme blanc depuis une dizaine d’années et je la crois sur parole quand je zyeute d’un œil oblique l’attroupement qui gonfle de minute en minute autour de nous, chaque visage me détaillant constamment des pieds à la tête. Rien que des femmes ! Mais où sont les hommes ?

À cette question innocente, les visages se dérident, quelques-unes d’entre elles s’esclaffent, d’autres se cachent derrière des mains dont certaines révèlent les stigmates du travail de la terre ou les brûlures causées par les feux du fourneau.

Les femmes d'Alto Mira

Ici aussi la pauvreté est palpable, chacun paraissant résigné dès la naissance à la supporter une vie entière. Pourtant, elle n’a pas la même dimension que celle de Mindelo, une ville où le dénominateur commun à la misère se résume à l’exclusion. Des mécanismes de solidarité doivent forcément animer tous ces gens retirés dans ce coin perdu. Malheureusement, le temps manque pour les découvrir.

Curieusement silencieux depuis mon arrivée, l’homme que j’avais aperçu tout à l’heure, s’approche de moi, me tend un verre contenant un liquide incolore, sans doute l’alcool du chef, et m’invite à m’asseoir en guise de bienvenue. C’est l’oncle de Marco.

Il a travaillé quelques mois à Lisbonne dans le domaine de la construction et projetait de s’y installer avec sa famille malheureusement, une maladie est venue sonner le glas de ce beau rêve. Le voilà assis à mes côtés et devant nous, toutes ces bonnes femmes qui continuent à se cloîtrer dans un mutisme profond et éternel quand je tente de leur adresser la parole.

Il me confirme que très peu d’hommes vivent à Alto Mira. Il n’y a pas de statistiques démographiques accessibles, cependant il estime qu’un rapport d’un homme pour trois ou quatre femmes ne s’écarte pas trop de la réalité.

Et Marco d’ajouter mi-sérieux, mi-goguenard : « Eh ben ! Y a du pain sur la planche.»

Alto Mira vit essentiellement au rythme de sa jeunesse et les règles d’une société exclusivement matriarcale occupée par les enfants et les mères. La plupart se sont trouvées enceintes souvent avant l’âge de 15 ans faute d’information en matière de contraception. Faut-il croire que le message véhiculé par les innombrables images à l’intérieur des maisons représentant une Vierge Marie et son petit Jésus les a particulièrement mal inspirées ?

Beaucoup d’hommes ont abandonné famille et enfants, une poignée seulement travaille en Europe. Ils reviennent épisodiquement, le portefeuille bien garni avant de repartir ou versent de l’argent par Western Union. Dans les rares foyers complets, la cellule familiale redevient une structure abusivement hiérarchisée. Au centre, l’homme tandis que la femme mange séparément, reléguée dans sa cuisine ; un lieu sombre et étouffant.

30 Kg. sur la tête / 74 ans... qui dit mieux
Elles fument la pipe, contrairement aux hommes

Néanmoins, quelle que soit la situation, l’enfant reste roi et fait l’objet de mille attentions. Les Sharon Stone, Angelina Jolie et Cie gaspilleraient leur précieux temps si d’aventure l’idée leur passait par la tête d’en adopter un à coup d’espèces sonnantes et trébuchantes. De toute manière, les chances sont minces de les voir ici ; il n’y a pas d’hôtel Sheraton ni de journalistes pour les accueillir.

À l’aube, le lendemain matin, je suis frappé par l’importance du taux d’humidité et vois là un indice supplémentaire faisant pencher la balance dans un système de récupération d’eau qui doit son existence au relief, la montagne avec son impressionnante machine à condenser la vapeur d’eau contenue dans l’atmosphère. La veille j’apprenais que cinq réservoirs d’une capacité de 50M³ chacun desservaient l’alimentation en eau pour le village ainsi que les jardins potagers. Toutefois, personne ne les a vus remplis depuis leur construction et chaque famille doit obéir à un rationnement en eau sanitaire sévère. Lessiveuse, lave-vaisselle, baignoire ou piscine sont proscrits dans le village.


Dans le village, pas de voitures, le trafic est limité aux mules

Mais nous devons déjà songer au voyage vers le ferry et fixons un point de rendez-vous sur la route au chauffeur qui nous avait emmenés la veille. Marco insiste en effet pour me montrer la maison de ses parents perchée dans la montagne. À moitié en ruine, elles sont habitées à présent par des lézards et des chèvres. Sa famille vivait au 19ième siècle totalement isolée, comme d’autres, réfugiée sur les hauteurs d’Alto Mira afin d’échapper aux marchands d’esclaves. Aussitôt l’abolition de l’esclavage prononcée, elle descendit dans la vallée pour s’installer à Alto Mira.

Vue de Santo Antão vers São Vicente

De retour à Mindelo, je jette un coup d’œil en direction des voiliers, un peu plus loin le centre de loisirs en construction, la marina, avec ses pontons où déambulent hommes, femmes et enfants isolés dans leur petite bulle du reste de la ville et ses habitants. Deux mondes qui ne se fréquentent guère. Il y a aussi cette agence immobilière britannique qui propose des villas avec piscine à proximité d’un terrain de golf.

Quel message envoie-t-on à ces gens, la plupart vivant sous le seuil de la pauvreté, ne disposant même pas de suffisamment d’eau pour se laver ou cuisiner ?