Alto Mira/1ière partie.

Santo Antão - Alto Mira, le village aux mille et un visages.

Trente minutes suffiront au ferry de Mindelo pour me transporter à Porto Novo..

Et pourtant, ces trente minutes, 20 euros aller-retour, 15 kilomètres à peine s’érigent comme des obstacles insurmontables pour un bon nombre de « santoantãoniens » installés à Mindelo afin d’y trouver du travail.

L’ami Marco a quitté Alto Mira, son village natal niché au cœur d’un massif montagneux, quand il était petit garçon. Tantes, marraines, cousins, cousines, il a perdu leur trace lorsque son père est décédé. Le passeport pour la survie passant par São Vicente, il posait armes et bagages avec sa sœur, sa mère à l’âge de 7 ans dans les rues de Mindelo.

Je ferai ce voyage avec lui ce qui me permettra d’intégrer plus facilement la petite communauté d’Alto Mira. Chaudes retrouvailles en perspective et bienvenue dans le petit monde de Santo Antão.

Deux jours ne me satisferont pas évidemment, mais il est difficile malheureusement de consacrer plus de temps. Faute de mieux, je pourrai au moins tourner quelques séquences.

Le village est accessible en voiture par une route étroite jonchée de rochers (j’ai bien dit rochers, pas cailloux) qui se fracassent, éclatent sur la chaussée régulièrement. Les services d’entretien de la voirie étant purement symboliques, je laisse imaginer les difficultés rencontrées par le conducteur.

Santo Antão, avec son volcan do Fogo (encore en activité) c’est Jurassic Park, végétation et tyrannosaures en moins.

Cependant, mon objectif ne se limite pas à une visite de courtoisie à Alto Mira. Le réseau d’irrigation qui s’étend en paliers successifs dans la montagne m’intrigue. Je sais que d’un point vue strictement géométrique il est similaire à celui déployé en Extrême-Orient pour alimenter les rizières. Mais contrairement au Cap Vert, le Sud-est asiatique est arrosé chaque année par le cycle des moussons. La question : d’où vient l’eau dans une région réputée par ses sécheresses à longueur d’année ?

Système d´irrigation sur Santo Antao

Pour tenter d’y répondre, ce ne sont pas vraiment les habitants qui pourront m’aider. Tous déclarent invariablement que l’eau vient de la montagne. Admettons, mais tout de même… Par conséquent, je suggère de continuer à pied en franchissant un défilé dans la montagne que le chauffeur nous indique vaguement de la main.

Alto Mira ? C´est par là. Suivez la flèche

Équipement léger. Les mangues cueillies au cours de cette marche estimée à 8 heures, apaiseront notre faim. Au bout du chemin, Alto Mira que nous espérons atteindre en début de soirée.

L’après-midi, nous apercevons les premiers collecteurs d’eau, fragiles sillons blancs découpant le flanc de la montagne, interrompus régulièrement par un réservoir d’une profondeur de 2 mètres destiné à récupérer et stocker l’eau.

« Leur fonction ne se limite pas à distribuer l’eau aux différents endroits de l’île, précise Marco, ils permettent également aux habitants de se déplacer à l’intérieur des terres pour entretenir leurs potagers perchés sur des terrasses suivant un aménagement complexe des contreforts du massif montagneux. »

Les jardins potagers d'Alto Mira

De fait, mes jumelles collées aux yeux, je distingue au loin une série de points minuscules trottinant à la queue leu leu sur une bande d’une largeur que j’évalue à peine supérieure à 40 centimètres. Je suppose qu’ici, personne ne connaît le vertige…

Collecteurs d´eau

Vers 16 heures, nous pénétrons dans le fameux défilé sombre et rocailleux indiqué par le chauffeur. Ici, la lumière du soleil se dissout dans l’opacité d’une atmosphère étonnamment fraîche et humide. Les pieds s’enfoncent dans une mousse épaisse et douce comme du velours saturé d’eau tandis qu’une odeur d’humus flatte nos narines. Les habitants avaient-ils raison ? La fraîcheur accumulée par la roche effectuerait un gigantesque travail de condensation de l’humidité contenue dans l’air ? Peut-être. La réponse me paraît toutefois incomplète et le mystère partiellement levé.

L’endroit est si étroit que nous sommes obligés parfois de nous glisser le dos appuyé sur une des parois, nos visages effleurant l’autre et j’explique à Marco que si nous continuons à nous empiffrer de mangues, il faudra l’usage d’un pied-de-biche pour nous extraire de ce goulet.

Pourtant, alors que je commençais à maudire celui qui avait eu la bonne idée de nous embarquer dans cette galère (suivez les regards, le mien se perd dans les étoiles…), cette muraille rocheuse qui nous étouffait depuis une heure, nous libère enfin. Elle s’ouvre subitement sur une profonde vallée aride, écrasée sous la chaleur de cette fin d’après-midi. Puis les premières maisons d’Alto Mira sont là, devant nous, à un jet de pierre.

Les premières maisons d´Alto Mira

Marco reste figé, aussi raide qu’un manche à balai et je peux aisément deviner son état d’esprit. Quinze années d’absence, l’érosion du temps sur les visages, d’autres disparus à jamais ou que la mémoire ne pouvait retenir, des regrets, beaucoup de questions sans doute, ce n’est pas facile à gérer.

« Passe-moi une mangue. »

Mais il n’entend déjà plus. Il abandonne son sac à dos qui se vide de ses mangues. Elles roulent à mes pieds pendant que je le regarde courir sur le sentier le menant vers les souvenirs d’une jeunesse oubliée.

Et moi, je me retrouve seul, entouré de mangues. En réalité, guère longtemps. Une petite fille passe, nos regards se croisent, le sien brille d’une pointe de curiosité. Elle continue son chemin sans un mot, aussitôt suivie d’un garçon en compagnie d’une mule. Il déploie mille efforts pour vainement s’arrêter et disparaît dans un nuage de poussière, tiré par l’animal qui paraît mieux connaître la route que lui. Les secondes, les minutes s’écoulent au cours desquelles un groupe d’enfants s’assied à quelques mètres, cherche à engager la conversation et j’en profite pour leur refiler toutes les mangues qu’ils semblent apprécier. Néanmoins, un étrange sentiment m’envahit et commence à me tarauder lorsque j’aperçois d’autres enfants descendre le versant d’une petite colline vers nous.

« Bonté divine ! N’y aurait-il que des enfants ici ? »

Alto Mira, la cité aux enfants

J’ignorais encore que je me trouvais à deux doigts de la vérité. D’autres surprises m’attendaient.